Scholia Reviews ns 19 (2010) 25.

Catalin Partenie (ed.), Plato's Myths. Cambridge: Cambridge University Press, 2009. Pp. xvi + 255, incl. 17 black-and-white illustrations. ISBN 978-0- 521-88790-8. UK£55.00, US$99.00.

Zoe Petre
Ancient History and Archaeology, Bucharest University, Bucharest, Romania

Le recueil d’articles que Catalin Partenie vient de publier aux éditions de l’Université de Cambridge reflète bien la compétence de l’éditeur, dont les substantielles publications précédentes gravitaient souvent autour du thème des mythes de Platon,[[1]] et qui offre maintenant à ceux qui s’intéressent à ce fascinant thème un dossier de recherche éclairant, pertinent au plus haut degré, et tres actuel.

Précédées par une introduction de l’éditeur (pp. 1-27), les études rassemblées par Partenie proviennent exclusivement des milieux académiques anglo-saxons. Elles sont les suivantes: 'Plato’s Eschatological Myths', par Michael Inwood (pp. 28-50); 'Myth, Punishment, and Politics in the Gorgias', par David Sedley (pp. 51-76); 'Tale, Theology, and Teleology in the Phaedo', par Gabor Betegh (pp. 77-100); 'Fraternité, inegalité, la parole de dieu: Plato’s authoritarian myth of political legitimation', par Malcolm Schofield (pp. 101-15); 'Glaucon’s reward, philosophy’s debt: the myth of Er', par G. R. F. Ferrari (pp. 116-33); 'The Charioteer and his Horses: An Example of Platonic Myth- making', par Christopher Rowe (pp. 134- 47); 'The myth of the Statesman', par Charles Kahn (pp. 148-66); 'Eiko:s muthos', par M. F. Burnyeat (pp. 167-86); 'Myth and eschatology in the Laws', par Richard Stalley p. 187-205), et enfin 'Platonic Myth in Renaissance Iconography', par Elizabeth McGrath (pp. 206-38). Suivis par des suggestions de lecture pour l’approfondissement de la discussion, une ample bibliographie, ainsi qu’un utile index, les textes du recueil sont, à une seule exception près, inédits. L’exception est tout à fait bienvenue, car l’étude de M. F. Burnyeat, 'Eiko:s muthos', publiée en 2005 dans la revue Rhizai, n’était pas sans doute aussi accessible qu’elle le méritait.

Sauf le texte d’Elizabeth McGrath concernant les survivances iconographiques des mythes de Platon à la Renaissance, qui se situe dans un univers méthodologique différent des autres, le volume réunit des approches somme toute assez apparentées l’une l’autre, ainsi que par rapport à l’introduction de l’éditeur, ce qui confère au volume en son entier une cohérence essentielle qui dépasse la variété des démarches proposées par chacun des auteurs.

Le vrai point de départ du volume, ainsi que du colloque dont il est issu (Central European University, Budapest, 2005), est le caractère paradoxal d’une philosophie emblématique pour le logos grec, telle celle de Platon, mais qui, loin d’opposer systématiquement muthos et logos, comme le voulaient, d’Aristote a Hegel (et à Walter Nestle), tous ses héritiers fidèles, en joue librement, tantôt en instrumentalisant le mythe en tant qu’outil didactique d’une philosophie accessible et persuasive, tantôt, au contraire, en le bannissant hors sa cité idéale, ou lui concédant uniquement le bavardage vide de sens des nourrices.

Ainsi que le soulignait Leslie Kurke dans une récente analyse, il y a dans le Phédon, par exemple, un contraste significatif entre Cébès, qui trouve normal d’employer le terme de logoi pour les fables d’Ésope, tandis que Socrate, qui vient précisement de donner l’exemple de ce qu’il considère comme muthos en composant un petit récit fictif à la manière d’Ésope, explique comment il en est venu, étant enfermé dans sa prison, à versifier des fables ésopiques, qu’il appelle des muthoi et que d’autres peuvent appeller des logoi (60c8-61c7).[[2]] Pour le Socrate du Phédon, muthos et logos ne s’opposent pas comme mensonge à vérité: l’histoire de Plaisir et Douleur montre qu’un muthos peut employer du fictif pour désigner du réel. Socrate ne délimite nullement un prétendu domaine 'rationnel', qui serait propre au logos, par rapport à un prétendu domaine 'irrationnel', qui serait propre au muthos: le muthos de Plaisir et de Douleur s’enracine dans la plus lucide des opérations cognitives, E)NNOEI=N.

Opposé au logos, mais aussi, du moins pour le Protagoras platonicien du dialogue homonyme, équivalent du logos, le mythe platonicien ne cesse de surprendre au détour de maint dialogue: par sa fréquence, mais surtout par la fonction éminente qu’il y joue, et qui ne cesse de nous interpeller. Doit-on y lire une double vocation de la philosophie, le logos parlant a l’âme rationnelle et le muthos a l’irrationnel? Doit-on, de façon encore plus radicale, en déconstruire le discours philosophique, tout aussi vrai ou tout aussi faux que le mythe? Sagement, l’éditeur en tire au moins une conclusion minimale, en remarquant que 'la tradition semble avoir coupé en deux la pensée de Platon, en séparant le mythique du philosophique. Cependant les deux, si différents soient-ils, forment un tout unique, qui ressemble d’une certaine manière à l’étrange créature hermaphrodite du mythe du Banquet' (p. 21).

L’introduction identifie trois catégories de récits mythiques dans les dialogues (p. 2): des mythes grecs traditionnels, racontés par Platon, des récits inventés par Platon autour de personnages ou d’exploits mythiques traditionnels, et enfin des récits inventés de toutes pièces pour illustrer des doctrines philosophiques. Signalant au lecteur le fait qu’il s’agit d’une réinvention du mythe en tant que stratégie discursive du logos philosophique en opposition avec le discours des Ioniens et de leurs successeurs, Catalin Partenie y voit cependant moins un artifice rhétorique qu’une façon particulière, héritée peut- être de Socrate, de philosopher en rendant la philosophie accessible et persuasive (pp. 5-8) par l’usage didactique du mythe (pp. 8-11). D’autre part, le mythe rend mieux compte d’une cosmologie créationniste telle que Platon l’envisageait (pp. 11-19), comme aussi d’une eschatologie vers laquelle nous oriente non seulement l’analyse des mythes du Protagoras et du Gorgias, entreprises d’une part par M. Inwood et de l‘autre par D. Sedley, mais aussi celle du Phédon, comparée aux muthoi du Banquet et du Protagoras par G. Betegh. Pour M. Schofield, l’utilité des mythes fondateurs des cités, tels ceux de la République, serait essentiellement celle d’une pédagogie du patriotisme que l’universalité de la philosophie ne nourrit pas, tandis que pour G. R. F. Ferrari le mythe d’Er traduit à l’échelle humaine de Glaucon les grandes idées philosophiques dont l’ampleur le dépasse. L’analyse du Phèdre permet à Chr. Rowe d’affirmer que le mythe est l’opposé complémentaire de la dialectique, tandis que Ch. Kahn compare la figure du Philosophe Roi de la République à celle du Pâtre Divin du Politique pour conclure que, transposé dans la cosmogonie, le Souverain du Politique devient le paradigme que doivent imiter les mortels, en jouant ainsi le rôle de charnière entre l’idéalité de la République et la vision plus appliquée des Lois.

En ce point, il serait utile de signaler aux investigations ultérieures l’importance d’un relevé systématique, dans chaque dialogue et à propos de chaque muthos, qui en est le narrateur, et qui, le cas échéant, en est la source et/ou le référent. Car si Socrate est le plus souvent celui qui a recueilli le mythe, en devenant ainsi premier narrateur athénien, Platon ne lui attribue jamais la paternité originelle des grands mythes autour desquels il élève l’édifice de sa philosophie:[[3]] le mythe central de la République est attribué au mysterieux Er de Pamphylie, l’histoire de l’Atlantide aurait été racontée d’abord à Solon par les prêtres de la déesse Neth d’Egypte, ensuite par Solon à Critias l’Ancien, le mythe de l’Eros du Banquet a été recueilli par Socrate de la bouche d’une mystérieuse prêtresse, Diotime, et ainsi de suite.[[4]] Dans tous ces passages cruciaux des dialogues où les idées de Socrate/Platon pourraient sembler insolites, voire radicalement novatrices et choquantes, le texte met en jeu le même scénario médiateur de l’Etranger venu de loin et transmettant un savoir ancestral que Socrate ne fait que recueillir et reconnaître comme vrai. Ce personnage qui a pour unique fonction la transmission d’une vérité difficile à accepter et pourtant essentielle n’est pas sans rappeler les spectacles tragiques où le fantôme du Grand Roi des Perses ou l’ombre de l’étranger scythe évoquée par le chœur des Sept contre Thèbes faisaient irruption pour dévoiler le sens caché des péripéties. Ces personnages chargés de mystère qui arrivent d’un passé lointain et de contrées inconnues jouent, dans les dialogues, presque le même rôle que celui qui leur est imparti au théâtre, c'est-à- dire celui de porteurs d’une révélation surhumaine, venant d’un espace insolite et d’un temps révolu des origines afin de dévoiler soudain aux Athéniens une vérité fondamentale dont Socrate prendra ensuite le relais.

L’excellente analyse d’Elisabeth McGrath dépasse de loin l’iconographie en tant que telle, prouvant la pertinence des images pour l’histoire des idées marquées de manière indélebile par la découverte de Platon à l’aube de la Renaissance. Le catalogue des mythes platoniciens répresentés par les artistes italiens et ensuite européens comprend aussi bien les images du chariot du Phèdre et de l’androgyne du Banquet, mais est dominé sans aucun doute par l’imagerie de l’allégorie de la caverne.

Le recueil que nous devons à Catalin Partenie ne parle cependant pas du grand mythe de l’Atlantide, probablement le plus connu – en tout cas le plus exploité - parmi les mythes de Platon. Il est vrai qu’il s’agit là d’un mythe tenant plutôt à la philosophie politique qu’à la philosophie, et les écrits de Pierre Vidal- Naquet, égrenés au fil des années,[[5]] ont démontré d’abondance que l’Atlantide de Platon est une création imaginaire qui traduit dans les termes d’une histoire mythique l’histoire de la cité maritime dévoyée qui serait, en fin de compte, comme l’aboutissement porteur de malheur de l’Athènes réelle, s’éloignant inexorablement de – et s’opposant point par point à – ses justes origines agraires. Recherchée partout dans l’Atlantique, aux Amériques surtout, l’âge de l’éveil des nations conduit tout à tour les Scandinaves, les Allemands, les nationalistes grecs et une pléthore d’archéologues plus ou moins professionnels à 'decouvrir' le monde perdu des Atlantes aux quatre coins du monde.

L’excellent volume édité par Catalin Partenie en analyse pourtant bien d’autres mythes, et il ouvre de nouvelles voies de réflexion autour d’un problème crucial non seulement pour la philosophie de Platon – ou même pour la philosophie tout court. Car, se situant hardiment à la confluence des lectures historiques, littéraires et philosophiques de la pensée antique, il fait avancer un débat qui est encore bien loin d’épuiser sa substance, et d’autant moins son intérêt.

NOTES

[[1]] C. Partenie (ed.), Plato, Selected Myths (Oxford 2004); C. Partenie, 'Plato's myths', Stanford Encyclopedia of Philosophy (Stanford 2009).

[[2]] L. Kurke, 'Plato, Aesop, and the Beginnings of Mimetic Prose', Representations 94, 6-52; cf. aussi St. Jedrkiewicz, 'Socrate et l’écriture de la fable (ou ceci n’est pas un texte, Platon, Phédon 60b1–61c1)', in Zoe Petre (ed.), VERBA VOLANT, SCRIPTA MANENT: Actes du Colloque de Bucarest, octobre 2009 (à paraître).

[[3]] Hermeias d’Alexandrie l’observait déjà, cf. Schol. Plat. Phaidr. 274c, 253 [Couvreur].

[[4]] Je reprends ici des observations que je formulais dans mon étude 'Zalmoxis, roi et dieu. Autour du Charmide' in A. Avram (ed.), Écrits de Philologie, d’épigraphie et d’histoire ancienne à la memoire de D. M. Pippidi, DACIA. Revue d’histoire ancienne et d’archeologie ns 51 (2007) 47-72.

[[5]] P. Vidal-Naquet avait poursuivi le mythe platonicien de l’Atlantide depuis son article 'Athènes et l'Atlantide: Structure et signification d'un mythe platonicien', Revue des études grecques 77 (1964) 420–444, en passant par 'Atlantis and the Nations', Critical Inquiry 18.2 (1992) 300– 26, et jusqu’a son dernier livre, L'Atlantide: petite histoire d'un mythe platonicien (Paris 2005), vite traduit en allemand, Atlantis: Geschichte eines Traums (Stuttgart 2006), espagnol, La Atlántida: Pequena historia de un mito platónico (Madrid 2006) et anglais, The Atlantis Story: A Short History of Plato's Myth (Exeter 2007).